Suivi de la campagne Earthdawn des Lions de Pierre, 5ème saison et de leurs avatars à Metal adventures.
 
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 Chapitre 60 - L'auberge des trois plumes

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Valérian
Éclaireur humain et questeur d'Astendar
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MessageSujet: Chapitre 60 - L'auberge des trois plumes   Dim 17 Juin - 19:21

Chapitre 60 – l’auberge des trois plumes


 
Quelque part entre le Bois de Sang et Parlainth, trois silhouettes avançaient d’un bon pas en direction de la seule auberge digne de ce nom des environs. Au loin, des nuages noirs et le vent qui se levait annonçaient un sérieux orage.
 
En tête, il y avait moi. Valérian, adepte éclaireur et membre de ce qui restait de la compagnie d’aventuriers des Lions de Pierre. L’œil vigilant, le pied sûr et la tenue toujours impeccable, je ressemblais sans doute à un dandy en randonnée mais, comme l’aurait dit un vieil ami, j’avais déjà déroulé du câble. Et j’avais un certain talent pour survivre.
Quelques mètres en arrière venait dame Belisiel Hautevoix, une diplomate naine qui ne répugnait pas à manier le marteau de guerre quand les circonstances l’exigeaient. Avenante et affable en temps normal, elle savait aussi se faire obéir et elle avait largement eu sa part de l’opiniâtreté propre à sa race.
Un autre nain fermait la marche. Ghorghor était un adepte armurier et la dernière recrue des Lions des Pierre. Bien équipé, il était prêt à faire face à tout ce qui se présenterait mais ce qui étonnait le plus était la paire d’ailes métalliques qui jaillissait de son dos. Courageux et loyal, il était devenu un ami fidèle. L’un des rares encore en vie.
 
Notre trio était tout ce qui restait de notre expédition vers le Bois de Sang. Quelques heures plus tôt, le Souffle de Thystonius nous avait déposé et était reparti vers Fort Vräss. Le nécromancien So’tek ramenait le corps de Thregaz à sa famille et devait ensuite retourner veiller Augure et l’aider à tenir bon le temps que nous réussissions notre mission.
Étonnamment, dame Hautevoix avait décidé que Ghorghor et moi serions suffisants pour l’escorter et elle avait refusé les services de la voleuse humaine Maloniel et de la maîtresse d’armes elfe Jessaëlle. La première avait encaissé la décision sans manifester de réaction particulière, sinon un regard glacial dans ma direction. En revanche, l’elfe était furieuse car elle avait été systématiquement écartée de toutes les missions depuis le départ de Fort Vräss et elle repartait d’où elle venait sans avoir pu faire la moindre démonstration de ses talents.
 
Nous n’étions donc que trois. La diplomate naine estimait qu’un tel groupe semblerait insignifiant et passerait facilement inaperçu. Il est clair qu’une fois morts, nous serons encore plus insignifiants et discrets ! Je n’avais même plus Miraëlan en réserve puisqu’elle était restée à Parlainth, avec son tout nouveau corps. J’allais devoir me dépasser pour éviter les embrouilles jusqu’au Bois de Sang. Et là, nos ennuis ne feraient que commencer…
 
Alors que l’orage grondait de manière menaçante, nous approchâmes de l’auberge. Le riche drakkar arrimé à proximité indiquait que nous ne serions certainement pas les seuls à souhaiter profiter de l’hospitalité tarifée de l’établissement. L’endroit était composé d’une demi-douzaine de bâtiments accolés les uns aux autres en cercle approximatif. L’ensemble présentait ses murs extérieurs comme défense aux agresseurs ; deux solides doubles portes se faisaient face aux extrémités de la cour intérieure. L’auberge était le bâtiment le plus important mais il y avait de vastes écuries, une boutique, un forgeron et même un petit moulin.
Il régnait, sur place, une vive agitation sur place. Gardes et serviteurs semblaient se livrer à une savante chorégraphie pour investir les lieux et déplacer une partie des bagages du drakkar dans les chambres de l’auberge. Selon Ghorghor, le blason figurant sur le navire et la livrée des serviteurs indiquaient qu’ils venaient de Iopos. Dame Hautevoix, férue d’héraldique, confirma qu’il s’agissait bien de la cité des sorciers.
 
Nous parvînmes à accéder tout de même à la salle principale où nous fûmes apostrophés par une robuste mais accueillante aubergiste trolle au doux nom évocateur de Craque-Jambes. Difficile de savoir si ce surnom provenait de problèmes d’articulations ou du sort réservé aux mauvais payeurs. Nous eûmes la satisfaction d’obtenir chacun une chambre, parmi les dernières disponibles car la noble de Iopos avait réservé toute une aile de l’auberge.
La salle principale était vaste et pouvaient accueillir une trentaine de clients avec aisance. Certains étaient déjà attablés et regardait le ballet des ioposiens avec une curiosité teintée d’amusement dédaigneux. Il y avait un grand guerrier humain, un groupe de cavaliers orks, un trio de chasseurs ainsi qu’une sylpheline qui tentait d’engager une partie de cartes avec les autres clients. Les quelques membres du personnel semblaient débordés et même le propriétaire des lieux, un obsidien du nom de Gurt mettait la main à la pâte pour tenter de loger tout ce petit monde bruyant et agité.
 
J’allai voir Craque-Jambes qui commençait à peine à souffler.
« - Comment allez-vous parvenir à loger autant de personnes ? Votre auberge est grande mais pas à ce point, m’enquis-je non sans une pointe de compassion.
- Heureusement, la noble Gravine Denairastas a consigné la plupart d’son personnel à bord du drakkar et elle a admis à l’auberge que sa garde personnelle et ses proches serviteurs, me répondit la trolle sur le ton de la confidence.
La noble Gravine Denairastas ? Avec un nom pareil, c’était certainement une vieille grognonne plus habituée à lancer des ordres qu’à faire quoi que ce soit par elle-même !
- Pour parler d’autre chose, vous accepteriez mes modestes talents de joueur et de conteur en échange de quelques verres ?
- Faut voir. Si tu joues et que tu piailles correctement, ça peut s’faire, me lança l’aubergiste.
- Bien noté. Je pose mes affaires, je mange un morceau et je me charge ensuite de l’animation.
- Mouais… côté animation, j’suis pas inquiète pour ce soir. Ça s’rait plutôt les excès d’animation qui m’feraient du souci ! me répondit-elle avec un clin d’œil entendu.
Je rejoignis mes compagnons et nous nous frayâmes un passage dans les escaliers, repérâmes nos chambres respectives puis redescendîmes dans la salle principale pour y souper.  
 
À peine installés et les plats commandés, nous pûmes constater que l’orage battait son plein car trois nouveaux clients trempés par la pluie poussèrent la porte de l’auberge. Peu causant, ils prirent silencieusement place à une table dans un coin. Il y avait un nain, une elfe et un robuste humain. Des voyageurs qui menaient leurs affaires discrètement et qui semblaient poussés là par les éléments. Le brouhaha de l’assistance était tel qu’on en percevait qu’à peine le tonnerre qui grondait par intermittence. Si l’on exceptait la jolie sylpheline qui allait de table en table pour proposer une partie de cartes, la seule animation dans la salle centrale était le concours de bras de fer organisé par l’humain costaud qui discutait avec les cavaliers orks à notre arrivée. Le spectacle semblait passionner Ghorghor, alors que Belisiel et moi nous intéressions plus à l’ensemble de la clientèle.   
 
Quelques instants plus tard, une femme descendit l’escalier d’un pas mesuré. Une jolie brune mais qui n’avait pas l’air commode. Elle se dirigea vers le costaud qui avait initié le tournoi de bras de fer et qui semblait en passe de le remporter.
« - Kallista ! Quel bon vent vous amène ? Vous venez admirer ma force ou vous encanailler avec de vrais hommes, lança l’homme sur un ton gouailleur.
- Rien de tout cela Bruno ! La noble Gravine souhaite que vous cessiez ce jeu stupide. Ce n’est pas la peine de prendre le risque de vous blesser.
- Bah, ce n’est qu’un jeu ! Et je suis en passe de gagner, je ne vais pas arrêter maintenant ! répondit-il avec un aplomb et un sourire encore plus large. Vous prenez un verre avec nous ?
- Sans façon, répondit-elle avec une moue de dégoût. Je ne fais que délivrer le message. Libre à vous de ne pas en tenir compte ».
La dénommée Kallista se détourna et remonta prestement les escaliers, visiblement peu désireuse de rester en si piètre compagnie.
 
Bruno ayant gagné contre son dernier adversaire, Ghorghor alla tenter sa chance. Malheureusement, il ne fit pas mieux que les autres et dû s’avouer vaincu à son tour. Alors que j’adressai quelques phrases de réconfort à mon ami, je ne vis pas immédiatement la jeune femme qui descendait à son tour les escaliers, précédée d’un garde et suivie d’un autre. Vêtue d’une ample robe d’un rouge chatoyant, elle était d’une taille légèrement supérieur à la moyenne. Sa chevelure très blonde était coupée court mais deux longues mèches au niveau des oreilles mettaient en valeur un visage fin à l’ovale parfait. De grands yeux bleus doux lui conféraient un air innocent et achevèrent de me pétrifier. Ses jolies lèvres étaient ourlées en un demi-sourire qui pouvait être sujet à de multiples interprétations.
Elle se dirigea vers Bruno, lui posa une main sur le bras, se pencha vers lui et lui glissa quelques mots que lui seul entendit. Le lutteur rougit d’embarras et s’excusa de son attitude. Il promit d’arrêter les jeux de force et de se tenir tranquille pour la soirée. De mon côté, j’étais intrigué par cette fille et fasciné par la calme autorité qui émanait d’elle. Je compris alors que cette jeune femme était la noble Gravine Denairastas et qu’elle n’avait absolument rien de la vieille bique constipée que j’avais imaginée !
 
Elle regagna l’étage aussi silencieusement qu’elle était arrivée me laissant avec des interrogations muettes et une impression trop fugace au niveau de l’œil. Je me secouai et me rappelai mentalement à l’ordre. J’avais une copine – et elle était plutôt du genre à ne pas aimer qu’on la trompe. D’un autre côté, si elle m’aimait tant pourquoi était-elle restée à Parlainth ? Elle avait remercié son sauveur et elle entendait sans doute vivre sa vie... ou plutôt sa seconde vie à sa manière et j’ignorais quel rôle j’y tiendrais.
Tout à mes pensées, j’avais machinalement terminé mon repas et je m’apprêtais à me lever pour rejoindre l’estrade afin de jouer lorsqu’une autre apparition me pétrifia sur mon siège. Eliora Nash descendait les escaliers, suivit par deux de ses sbires. Elle m’aperçut au même instant et un joli sourire vint fleurir sur ses jolies lèvres. Elle fit un signe aux deux elfes qui allèrent réserver l’une des rares tables encore libre et vint s’asseoir à la nôtre tout en jetant un coup d’œil appuyé à mes compagnons.
« Tiens tiens Valérian ! Tu as perdu ta bande de trolls assoiffés de sang ? me taquina-t-elle d’entrée.
- Bonjour Eliora, je suis ravi de te revoir. Et je te rappelle que ce n’était pas ma bande de trolls et que j’étais contre leur attaque, me défendis-je.
- Je te le concède. Que fais-tu là ? me demanda-t-elle sans masquer sa curiosité.
- Mes affaires m’ont amené jusqu’ici, tout comme toi visiblement, répondis-je de manière élusive.
- Toujours aussi prudent à ce que je vois.
Son sourire s’élargit encore et ses yeux me détaillèrent lentement de haut en bas, manquant de me faire rougir.
- Jolis habits ! Même au cœur des aventures les plus dangereuses, tu prends toujours soin de ton apparence. J’aime ça ! On se voit plus tard ? m’interrogea-t-elle pour la forme tout en se levant lentement.
- Rien ne saurait me faire plus plaisir, répondis-je sans perdre une miette de ses mouvements gracieux.
- Nous avons une conversation importante à reprendre, me lança-t-elle tout en accompagnant sa tirade d’un clin d’œil. Mon cœur rata un battement.
 
Une fois que l’elfe eut rejoint ses compagnons, Belisiel m’interrogea :
- Qui est cette elfe ?
 Je sentis une pointe de méfiance dans la voix.
- Eliora ? Je l’ai rencontré lors d’une de mes précédentes aventures et nous avons dû nous séparer plus rapidement que prévu. C’est une mercenaire thérane.
- Hein ?! Vous frayer avec des thérans ?
La méfiance avait désormais prit une forme nettement plus grosse qu’une pointe. Même Ghorghor fronçait ses sourcils broussailleux.
- Je ne fraye pas avec les thérans. Toutefois, je ne les attaque pas systématiquement à vue, surtout quand je suis déjà en fâcheuse situation... ou en infériorité numérique pendant une mission discrète.
Mes interlocuteurs comprirent l’allusion mais leur réprobation ne retomba pas pour autant.
- Et j’avoue que le fait qu’elle soit thérane n’est pas ce qui me saute immédiatement aux yeux chez elle. Par ailleurs, on ne connaît jamais assez bien son ennemi, non ? leur lançai-je avec mon plus beau sourire.
Bien évidemment, ils ne furent guère convaincus par mes arguments.
 
L’esprit quelque plus joyeux, je pris mon luth et alla m’installer sur la petite estrade. La nuit allait certainement être plus animée que prévue.
Alors que je me chauffais un peu la voix, deux derniers clients vinrent trouver refuge dans l’auberge. Il s’agissait d’un couple de jeunes, visiblement très épris l’un de l’autre. Ils se trouvèrent une table libre contre un mur et commandèrent à dîner sans se quitter des yeux. Visiblement, Astendar s’était déjà penchée sur leur cas.
Je jouais un répertoire classique d’auberge, mélangeant chansons à boire et ballades. Toutefois, du fait de la présence d’une certaine illusionniste elfe qui croisait fréquemment mon regard, ma concentration laissa à désirer et ma prestation fut assez moyenne. Mais l’auditoire fut indulgent et nul ne releva mes quelques fausses notes. Au moment de conclure, je décidai de jouer la chanson que j’avais écrite en l’honneur de Thregaz. Je demandai l’attention de l’assistance pour cette chanson inédite et me détournai d’Eliora pour ne pas être déconcentré.
 
Aventurier bagarreur, c’était un troll au grand cœur ;
Parfois gai ou râleur, mais pour l’action toujours à l’heure.
Courant les chemins, voguant sur les flots ou dans les airs ;
Il affrontait les mystères de Barsaive et ses kaërs.
 
Et hop une chopine ! Et hop un bourre-pif !
Y’a qu’dans la guerre et la bière qu’il croyait.
Et hop un bourre-pif ! Et hop une chopine !
La baston et la biture, y’a qu’ça de vrai.
 
En amour, comme à la guerre, c’était pas le dernier ;
Dans son clan à quatre jolies trolles il a été marié.
Et pour l’amitié, c’était du solide, même s’il était taiseux,
Toujours présent – et pas qu’un peu – pour les plans foireux.
 
Et hop une chopine ! Et hop un bourre-pif !
Y’a qu’dans la guerre et la bière qu’il croyait.
Et hop un bourre-pif ! Et hop une chopine !
La baston et la biture, y’a qu’ça de vrai.
 
Dans les monts Caucavic, sur la piste des drakkars volants,
À travers la jungle de Servos, il allait de l’avant ;
Sur le fleuve Serpent, il a combattu les pirates,
Et à la main de la Corruption, il a éclaté la rate.
 
Et hop une chopine ! Et hop un bourre-pif !
Y’a qu’dans la guerre et la bière qu’il croyait.
Et hop un bourre-pif ! Et hop une chopine !
La baston et la biture, y’a qu’ça de vrai.
 
Et même après avoir déroulé tout son câble,
Quand il fut temps de tout mettre sur la table ;
Pour sauver ses frères, il a fait l’ultime saut
Et emmené une Horreur dans un dernier coup de faux.
 
Et hop une chopine ! Et hop un bourre-pif !
Y’a qu’dans la guerre et la bière qu’il croyait.
Et hop un bourre-pif ! Et hop une chopine !
Ami et lion de pierre pour toujours et à jamais !
 
Les paroles étaient moyennes et l’air encore hésitant mais le refrain était simple. L’effet alla au-delà de mes espérances et la chanson rencontra un franc succès. Je fus ovationné pour ma sortie, à ma grande joie.
Je notai que Ghorghor était désormais seul à table. Dame Hautevoix était montée se coucher. Alors que j’allai rejoindre mon ami, je cédai aux insistances de la sylpheline Glimbrin qui voulait absolument jouer aux cartes avec le "génial barde". J’aurais surtout aimé qu’il y en ait un autre pour inviter Eliora à danser et la serrer contre moi. Pour l’heure, elle n’était pas visible dans la salle. Je me résignai donc à accepter la proposition de la sylpheline mais me contentai de ne parier que des pièces de cuivre car j’avais bien noté le peu d’enthousiasme des autres clients à jouer avec elle. Particulièrement chanceuse ou un peu tricheuse ? Avec des pièces de cuivre comme enjeu, la réponse m’importait peu.
Après quelques parties, je remarquai que les cavaliers orks se bidonnaient et je cherchai l’objet de leur hilarité. Je n’eus pas à chercher bien loin : Ghorghor était effondré sur la table.
Je fronçai les sourcils d’étonnement. J’avais déjà vu l’armurier nain un peu cuit, voire franchement bourré. Mais jamais au point de sombrer dans l’inconscience, d’autant plus qu’il n’avait pas bu tant que cela. Je demandai un coup de main à Bruno et nous le montâmes dans sa chambre. Une fois posé sur le lit, je récupérai sa bourse pour éviter que d’autres ne s’en chargent et nous sortîmes en fermant la porte de sa chambre. J’avais hésité à l’enfermer dans sa chambre mais j’y avais finalement renoncé.
 
Une fois en bas des escaliers, je découvris Eliora qui s’approcha à quelques centimètres de moi.
« J’espère que tu ne vas pas toi aussi te coucher prématurément ? me taquina-t-elle.
Sa proximité et son parfum léger et obsédant m’enflammèrent les sens.
- Hum… pas sans une bonne raison, en tout cas, répondis-je en la fixant délibérément du regard.
- La nuit est encore un peu jeune, non ?
- Sans doute. Puis-je t’offrir un verre ?
- Bien sûr, mais évites-moi la pinte de bière.
- Vos désirs sont des ordres, Madame ! Je vais m’enquérir de ce que cette auberge peut offrir de mieux, déclamai-je avec une courbette prononcée.
- Parfait ! Je ne suis vraiment pas une fille compliquée : je n’aime que le meilleur, ajouta-t-elle avec son demi-sourire qui me faisait fondre sur place.
Je revins peu après avec deux verres d’un vin pétillant elfique qu’elle apprécia. Nous continuâmes quelques instants notre conversation truffée de sous-entendus et d’esquives. Sa séduction opérait pleinement sur moi et elle s’en était déjà rendu compte dans le kaer Argovesia. Elle continua à me faire monter la température et semblait visiblement y prendre un certain plaisir. Un plaisir tout à fait partagé mais je commençai à atteindre mes limites.
Les deux nains étaient au lit et Mira était loin. Bref, personne pour me retenir. Par ailleurs, planter là la jeune femme eut été d’une goujaterie inqualifiable, qui plus est pour un questeur d’Astendar. Raccompagner cette charmante personne à sa chambre n’était rien de plus qu’un acte de foi envers ma Passion.
 
Alors que nous arrivions en haut des escaliers, je notai que la porte de la chambre de Ghorghor était légèrement entre- ouverte. J’étais pourtant persuadé de l’avoir fermée. Je fis signe à Eliora de continuer vers sa chambre puis je poussai la porte, entrai et manquai de m’étaler en butant contre une forme à terre. Je sortis mon quartz pour avoir un peu de lumière et je constatai que la forme était le corps d’un nain, mais pas celui de Ghorghor qui continuait de ronfler doucement dans son lit. Après examen, il me semblait qu’il faisait partie du trio d’aventuriers arrivés peu après nous. Je notai aussi des indices qui me laissaient penser qu’il n’avait pas été tué là mais déposé.
 
J’allai rapidement voir Eliora pour lui expliquer le problème et lui demander de fermer sa porte à clé. Avec un tueur dans l’auberge, je ne voulais pas prendre de risques. Elle fut à la fois déçue de ma manière de reporter à nouveau notre tête-à-tête mais rassurée par le fait que je m’inquiète pour elle.
Je fonçai ensuite vous l’aubergiste. La pauvre Craque-Jambes était catastrophée. Un meurtre ! Et avec une noble et toute sa clique à l’étage ! Elle me fut reconnaissante de ne pas avoir ameuté toute l’auberge et de tenter de résoudre le problème de manière discrète. J’allai ensuite prévenir les deux amis du défunt. Ils furent surpris mais, par chance, ne firent aucun esclandre et acceptèrent l’évacuation du corps sans formalités.
 
Un nouvel examen de la chambre de Ghorghor ne révéla rien de nouveau. Je décidai de retourner à ma chambre pour m’équiper et aller faire un tour à l’extérieur, histoire de ne négliger aucune piste dans ma chasse aux indices. Pendant ce temps-là, Eliora m’attendait. Foutu meurtrier, il ne pouvait pas choisir un autre soir ! Brusquement, je trouvais qu’il y a avait pas mal de coïncidences dans cette affaire. L’équipe d’Eliora, la noble de Iopos, nous, un autre groupe d’aventuriers. Le nain avait-il été témoin de quelque chose qui menacerait Gravine ? C’était elle la cible la plus évidente dans cette auberge. Était-ce pour autant la seule ? J’espérais sincèrement qu’Eliora ne jouait aucun rôle dans cette affaire car c’était tout à fait le genre de mission dans ses cordes. Je soupirai et décidai d’arrêter de me faire des nœuds au cerveau et chercher plus d’éléments.
 
L’orage s’était éloigné et le tonnerre grondait vers l’est. Une pluie fine et serrée avait succédé aux trombes d’eau du début de soirée. L’air était frais mais pas froid. Par un temps comme celui-ci, il était difficile de ne pas laisser de traces sauf à être un éclaireur confirmé. J’utilisai mon talent de Marche des vents afin de ne pas toucher le sol et n’effacer aucune trace.
Je remarquai alors un groupe de quatre cavaliers qui arrivèrent devant l’auberge et démontèrent d’une manière très décidée. Je suivis le mouvement.
 
Le groupe se composait d’un nain, d’un ork massif, d’une humaine particulièrement athlétique et d’un elfe à l’apparence peu amène. Bref, des méchants. Décidément, cette auberge était le rendez-vous des ennuis ce soir !
À peine entrée, le nain beugla qu’il recherchait un certain Edrik Iloise. Face au déploiement de force, l’aubergiste et les habitués s’interposèrent. Un esclandre à l’étage risquait vite de dégénérer avec la présence des gardes ioposiens. J’allai aider Craque-Jambes et ses amis repousser les agresseurs mais c’étaient vraiment des teigneux et les choses n’allaient pas tarder à tourner vraiment au vinaigre.
Ghorghor descendit à ce moment-là, l’air encore un peu ensommeillé. Il fronça les sourcils en voyant les personnes attroupées devant l’escalier.
«  Tom ? C’est toi ? Qu’est-ce que tu fais là ?
- Ghorghor !? Tu tombes bien ! Il faut que tu interviennes sinon je vais faire un massacre ! répondit l’autre nain.
- Holà ! Calmes-toi et expliques-moi ce qui se passe, temporisa l’armurier.
Les choses se détendirent un peu et les sbires du dénommé Tom reculèrent un peu, laissant les deux nains discuter.
- C’est Thémis ! Elle est partie avec ce salopard d’Edrik. Il m’a volé ma fiancée. Je vais le tuer !
- Allons, je n’ai pas vu Thémis ici. Tu dois te tromper.
- Nan ! Ils sont là j’te dis ! Ils doivent être dans leur chambre et il doit lui faire des cochonneries. J’vais le tuer ! beugla-t-il de plus belle.
 Je doutais que quiconque dans l’auberge dorme encore. Craque-Jambes ne savait visiblement pas trop comment gérer la situation sans que cela tourne mal.
- D’accord. Je vais aller voir à l’étage si je trouve Thémis et je reviens.
- T’as intérêt parce que je ne suis pas patient. Il est mort l’Edrik ! fulmina-t-il.
 
Ghorghor disparu dans l’escalier de l’étage avec un air contrarié. C’était clairement pas une bonne soirée pour lui, même s’il n’était sans doute pas le nain le plus à plaindre. Nous attendîmes son retour et nous pûmes constater que Tom n’avait pas menti sur un point : la patience n’était pas son fort. Il tenta à nouveau de forcer le passage. Je décidai de donner un peu de temps à mon ami en attirant l’attention du pénible de service.
« Franchement, connaissant Ghorghor, je n’imagine pas un instant sa sœur avec un ahuri dans ton genre, lui déclarai-je à froid.
Tom n’en crut pas ses oreilles et il mit au moins deux secondes avant de réagir et d’essayer de m’attraper pour me coller une rouste. Ne doutant de la qualité de la correction s’il me mettait la main dessus, je fis de mon mieux pour le faire gambader un peu dans la salle centrale
- Tu vois, t’es même pas capable d’attraper un pauvre humain. Alors, la sœur de Ghorghor, j’en parle même pas ! »
À force de faire le con, j’allais finir par récolter un bourre-pif sans passer par la case chopine. Ghorghor revint juste à temps. Il était suivi par des gardes de Iopos envoyés pour mettre fin à ce raffut.
 
Je profitai que les deux nains discutent à nouveau pour m’éclipser à l’étage. Pas la peine de rester sur place pour rappeler à Tom qu’il devait encore me massacrer. Par ailleurs, c’était bien beau leur histoire, mais ça ne faisait pas avancer mon enquête sur le meurtre. Les nains étaient décidément au cœur de tous les ennuis dans cette auberge.
Je profitai de l’absence de Ghorghor pour explorer à nouveau sa chambre. À l’aide de mes talents, je découvris des traces qui menaient en direction de la zone occupée par les ioposiens. Je notais également que la porte de ma chambre, en face de celle de Ghorghor, n’était pas correctement fermée. Je m’y dirigeai avec une certaine fébrilité. Bon sang ! Allais-je y découvrir un autre cadavre ? J’ouvris la porte, sur mes gardes… pour découvrir le radieux sourire d’Eliora qui m’attendait sur mon lit. Je soupirai de soulagement et de frustration. Je lui demandai encore quelques instants puis repartis sur la piste de l’agresseur, sous le regard un brin vexé de la belle.
 
J’arrivai à proximité des gardes qui gardaient l’aile gauche de l’auberge, réservée à la noble et à sa suite.
« Désolé mon gars, tu n’iras pas plus loin, déclara l’un d’entre eux avec une autorité dénuée de méchanceté.
- Écoutez… je suis un peu embêté mais j’ai fait tomber ma broche dans couloir et je veux juste voir si elle n’est pas ici.
- Je ne t’ai pas vu de la soirée dans le coin. Y’a donc aucune raison que ta broche soit ici, me répondit le gars avec une belle logique.
- Certes mais j’avais une de ces chambres hier soir. Et là, vous avez réquisitionné toute l’aile.
- Hum… d’accord, mais tu restes dans le couloir et tu ne touches aucune porte.
- Promis ! Merci, Monsieur. 
Je poursuivis mon examen des lieux et découvris où menait la piste.
- C’est la chambre de qui ? demandais-je doucement en me tournant vers les gardes.
- Celle-là ? C’est celle du barde, Govin Radomir. »
Fort de ces éléments, je repartis vers ma chambre et rencontrai un Ghorghor fort mal en point. Sa discussion avec Tom s’était mal passée. La sœur de l’armurier était effectivement présente avec son amant et le fiancé éconduit avait très mal prit le fait qu’il protège leur fuite. Je voulus lui prodiguer quelques soins mais il déclara qu’il n’avait pas le temps et qu’il devait rattraper Tom avant qu’il ne trouve les amoureux.
Je me rendis comme que c’était une mission tout à fait dans les cordes d’un questeur d’Astendar, mais avec cette histoire de meurtre et Eliora dans ma chambre, je ne pouvais pas être partout. D’un autre côté, ne pas aider le dernier membre de la compagnie présent à mes côtés alors qu’il avait des soucis de famille aurait été rien de moins que de l’égoïsme. Si cela avait été une de mes sœurs à la place de Thémis, j’aurais apprécié un peu d’aide, surtout face à quatre tarés comme la bande à Tom.
 
Je retournai voir Eliora et lui dis que, finalement, ça allait prendre plus de temps que prévu et qu’elle pouvait s’endormir sans m’attendre. Je n’attendis pas ses récriminations ni sa mine offusquée et fonçai à la suite de Ghorghor. Il s’était déjà envolé dans la nuit, à la poursuite de Tom et ses sbires. Je m’élançai au pas de course derrière lui, conscient d’être un peu ridicule de tenter à pied de rattraper des cavaliers. Toutefois, je n’avais pas de cheval, pas le temps de le harnacher et aucune aptitude pour l’équitation. Bref, j’irais plus vite à pied.
Je trottai pendant un certain temps, me reposant de temps à autre avec mon talent de Marche des vents tout en continuant à avancer. Finalement, je vis Ghorghor revenir avec Tom et sa bande en direction de l’auberge. Tout semblait réglé. Je lui demandai comment il avait fait ça et il me répondit, sans rire, qu’il avait fait appel à Upandal. Sans tenir compte de ma mine interloquée, ils me dépassèrent et je dus bientôt courir encore derrière eux, mais dans l’autre sens. Allons bon, notre armurier avait des talents de diplomate, ça c’était nouveau !
 
Alors que j’étais de retour dans la salle centrale de l’auberge, j’avisai Ghorghor, Tom et son trio attablés au comptoir, devant une collection de pintes. Je songeai à aller me rafraîchir un brin avant de rejoindre Eliora au moment où une espèce d’hurluberlu descendait les escaliers avec une mine effrayée et venait droit vers moi. Intrigué, Ghorghor vint me rejoindre. Il me semblait qu’il s’agissait du barde Radomir.
« J’ai besoin de votre aide ! Vous semblez débrouillards et je ne pense pas que vous en fassiez partie. Vous allez m’aider ? nous supplia-t-il avec une angoisse palpable dans la voix.
- Doucement ! Vous aidez à faire quoi ? Et nous ne faisons pas partie de quoi ? m’enquis-je avec un froncement de sourcils presque aussi imposant que celui de Ghorghor.
- Il faut me protéger !  Ils veulent me tuer !
- Mais qui ça "ils" ? insistais-je.
- Les cultistes bien sûr ! Ils m’ont retrouvé ! me répondit-il avec un soupçon d’hésitation, en baissant la voix et en regardant frénétiquement dans toute la pièce.
Je le pris par la manche et nous allâmes nous installer à une table. La mine très agitée du barde allait finir par attirer l’attention.
- Bon sang, mais expliquez-vous un peu mieux ! Qui sont ces cultistes et pourquoi en ont-ils après vous ? le questionnai-je lentement, espérant le calmer un peu.
- Disons que… hum… je faisais partie de leur groupe il y a quelques années mais je me suis enfui quand j’ai compris qui ils étaient vraiment. J’étais jeune, rebelle et je voulais m’amuser, mais j’ai finalement compris que leurs projets n’étaient pas drôles du tout.
- C’étaient des adorateurs d’Horreurs ? demanda Ghorghor, sans masquer sa répugnance.
- Ils ne l’auraient pas avoué, mais… oui ! répondit Radomir dans un souffle.
- Y’en a ici ? gronda le nain.
- Oui, oui ! J’en ai tué un mais je suis sûr qu’il y en a d’autres, avoua le troubadour en tremblant un peu.
- Hein ? C’est vous qui avez tué le nain et l’avez déposé dans la chambre de mon ami ?
- Heu… oui !
- Quoi ?! C’est quoi cette histoire de nain dans ma chambre ? Y’avait personne dans ma chambre ! s’exclama Ghorghor, sans cacher son étonnement.
Je me rendis compte que je n’avais effectivement même pas eu le temps de lui parler de cela.
- Hum…ce monsieur a tué un des voyageurs – un nain – et l’a déposé dans ta chambre puisque la porte était ouverte et que tu ronflais dans ton lit.
Ghorghor cherchait visiblement à raccrocher les souvenirs vagues qu’il avait de sa fin de soirée avec ceux de son réveil.
J’en profitai pour poursuivre mon interrogatoire de Radomir.
- Et que vous veulent-ils ces cultistes ? Vous faire revenir dans leur bande ?
- Pas tout à fait. Ils veulent des renseignements sur Gravine mais je n’ai pas envie de les aider à lui nuire car elle m’a toujours bien traité.
- Pourquoi ne pas aller la voir et lui expliquer la situation ? demanda Ghorghor en revenant dans la conversation.
- Ce n’est pas si simple. Si je ne les aide pas, ils me balancent à Gravine en révélant que je faisais partie de leur groupe. Et si je les dénonce, je me dénonce en même temps. J’ai pas envie de mourir et j’ai pas envie de perdre mon boulot ! Il faut m’aider, me supplia-t-il en s’accrochant à ma manche.
- D’accord, on va vous aider. Retournez dans votre chambre et je vais…
- Non ! Je ne veux pas retourner dans ma chambre. Je ne m’y sens pas en sécurité.
- Mais il y a des gardes dans le couloir qui veille sur vous, tentai-je de le raisonner.
- J’ai pas confiance. Et puis, eux-mêmes m’ont révélé qu’un type bizarre était venu rôder devant ma porte tout à l’heure, ajouta-t-il en tremblant de nouveau.
- Hum… je crois bien que le type bizarre, c’était moi. Je remontais la piste, ajoutai-je pour tenter de le rassurer.
- C’est pareil ! Si vous m’avez trouvé, ils peuvent aussi le faire !
- D’accord, je vais vous laisser ma chambre pour le moment.
- Ho ? T’es sûr Valérian ?
Ghorghor ne semblait pas convaincu par l’histoire du troubadour. Pour ma part, je ne lui accordais aucune confiance mais je n’avais pas trouvé d’incohérence dans ses explications.
- Mais oui, répondis-je en tendant la clé de ma chambre à Radomir.
Frappé par une réflexion, je retirai vivement la clé juste avant que la main du troubadour ne se referme dessus.
- Hé !?
- Attendez ! Il faut que je règle un problème dans ma chambre avant de vous la laisser.
- Un problème ? Toi aussi, t’as un cadavre ? demanda Ghorghor.
- J’espère bien que non », répondis-je en m’engouffrant déjà dans les escaliers.
 
Je retrouvai Eliora qui commençait à somnoler. Je lui indiquai que nous allions finalement tous les deux dans sa chambre car j’avais besoin de donner la mienne. Elle fronça les sourcils mais ne demanda rien, encore un peu endormie et visiblement résignée à mon comportement étrange. Je raccompagnai l’elfe dans sa chambre, puis récupérai ensuite Radomir pour l’amener dans ma chambre en lui demandant de s’enfermer et que, non, je ne resterai pas avec lui pour le protéger. Je filai retrouver Eliora.
Enfin !
 
Cette fois, elle était bien réveillée et elle me fixait d’un regard peu amène.
« C’est bon ? Tu as fini de sauver le monde ? Tu penses pouvoir m’accorder quelques minutes dans ton emploi du temps de héros ?
En quelques phrases, elle avait résumé ma vie de ces quatre dernières années.
- J’y compte bien, très chère !
Je me rendis aussi compte que je n’avais toujours pas fait le brin de toilette prévu et je craignais que ma compagnie ne soit pas aussi agréable que je l’aurais souhaité. Mais si je ressortais maintenant, nul doute qu’Eliora me fermerait sa porte définitivement. Quoi qu’il en soit, elle ne manifesta rien à ce propos.
- Il faudra aussi que nous ayons un petit entretien sérieux sur certaines choses, m’avertit-elle alors que je m’approchais d’elle.
- Ah ? Et tu la préfères avant ou après cette conversation ? répondis-je doucement.
- Avant ou après quoi ? minauda-t-elle
La garce m’avait chauffé pendant la moitié de la soirée, s’était installée dans ma chambre et maintenant elle tentait de sauver les apparences. Avec elle, rien n’allait de soi ni n’était gratuit. Elle devança ma réponse par une seconde interrogation.
- Tu peux me parler de ton luth et de la pierre bleue qui s’y trouve ?
Là, elle me prit complètement au dépourvu. Je la fixai pendant plusieurs secondes sans bien comprendre.
- Heu… mon luth ? Pourquoi tu t’y intéresses ?
Elle avait sentis ma méfiance et cela ne fit que renforcer sa détermination.
- S’il te plaît Valérian…
Son ton n’avait plus rien de taquin et il n’y avait aucune malice ni calcul dans son regard qui était presque… implorant ?
- Très bien, si tu veux. J’ai récupéré cette pierre dans le trésor d’un pirate. Je m’étais aperçu que sa forme correspondait à un emplacement vide sur mon luth et, effectivement, il s’emboîtait parfaitement dedans.
Pour appuyer mes propos, je récupérai l’instrument et le posai sur le lit entre nous deux.
- Et que sais-tu sur cet instrument ? insista-t-elle.
Elle avait tendu la main, comme hypnotisée, vers le luth et en caressait délicatement les formes et les gravures. Elle semblait fascinée par la pierre étoilée. De mon côté, étant lié magiquement et spirituellement à cet instrument, j’avais l’impression de sentir ses attouchements sur mon propre esprit et sur mon corps, me laissant dans un état second. L’attitude d’Eliora éveillait ma curiosité mais pas seulement. Savait-elle quelque chose à ce propos ? Pouvait-elle m’aider à progresser ou serait-elle un obstacle de plus ? Pour le moment, je ne ressentais aucun danger de sa part, bien au contraire. Je lui racontai donc un fragment de ce que je savais.
- Ce luth appartenait à un prince elfe du nom de Kervala. Il lui fut offert par sa femme, la sorcière Larkspur. Kervala régnait sur la cité d’Andelin et… Eliora.
Son trouble avait grandi au fil de mes courtes explications et elle avait carrément fondu en larmes à l’évocation de la cité elfique perdue. Un tel comportement chez elle était très étonnant. Je l’enlaçai et tentai de la réconforter de mon mieux.
Soudain, des cris de femme retentirent dans l’auberge, nous faisant sursauter tout deux et mettant un terme à l’émotion de l’instant. J’aurais pu feindre de l’ignorer mais il faut reconnaître que les moments romantiques s’accompagnent assez mal de cris de détresse. Je soupirai, relâchai Eliora tout en essuyant ses joues humides puis me relevai en promettant de revenir dès que possible. Encore secouée de légers sanglots, elle se contenta de hocher une fois la tête.
 
Il n’y avait vraiment pas moyen d’avoir dix minutes de calme dans cette fichue auberge ! Les bruits venaient du coin des ioposiens. Je parvins à approcher de la chambre d’où venaient les cris. Il y avait déjà deux gardes, une servante qui sortait en étouffant ses pleurs, et Ghorghor. Sur le sol, il y avait aussi le cadavre de Bruno, un couteau dans le dos. Ghorghor revint vers moi en m’informant discrètement qu’il lui semblait que c’était mon couteau qui avait été utilisé. Je vérifiai rapidement et m’aperçus effectivement qu’il n’était plus dans son fourreau. Vu les événements de la soirée, il m’était impossible de dire à quel moment il aurait pu disparaître.
J’aperçus plus loin que les amis du nain mort arrivaient également. Mû par une intuition, j’utilisation ma vision astrale sur eux et je notais que la trame de l’archère elfe était floue. Pendant ce temps, la noble de Iopos était arrivée et discutait avec les gardes. Malheureusement, l’un d’eux avait saisi la conversation entre Ghorghor et moi. Gravine tourna vers nous ses jolis yeux.
« Messieurs ! Auriez-vous quelque chose à voir avec cette affaire ? Est-ce bien votre couteau ?
Son ton était neutre, dépourvu d’hostilité. Pour le moment.
- En effet, votre honneur, cet objet m’appartient. Toutefois, vous conviendrez, comme moi, que je ferai un piètre assassin qui je laissais ainsi l’arme du crime à disposition des enquêteurs. N’importe qui dans cette auberge a pu me le subtiliser pendant la soirée, répondis-je sur le même ton raisonnable.
- Peut-être… néanmoins, sans la remarque imprudente de votre ami, qui vous aurait identifié comme propriétaire de cette arme ?
- Je ne doute pas que vous ayez quelque adepte compétent dans votre entourage capable de retrouver le propriétaire d’un objet.
Tout en discourant avec la jolie Gravine, je restais aux aguets. Je perçus que le médecin personnel de la noble ioposienne confiait au chef de la garde que le couteau n’était certainement pas l’arme qui avait tuée Bruno. 
- Admettons. Mais mes gardes affirment que vous rôdiez dans ce couloir il y a moins de deux heures. Aviez-vous une bonne raison d’être là ?
- Tout à fait, votre honneur. Je suivais une piste.
- Quelle piste, messire ? Soyez plus explicite pendant que vous le pouvez, poursuivit-elle en ajoutant une subtile nuance de menace.
- Celle du meurtre d’un client de l’auberge.
- Pardon ? Vous voulez dire que Bruno n’est pas le premier ?
Je tenais également à l’œil les deux copains du nain décédé. Je remarquai que l’elfe à l’aura trouble semblait tenir de sa main droite un objet qu’elle dissimulait dans ses vêtements. Vu les plis, l’objet semblait long et assez fin.
- Exact, votre honneur. Un nain a été tué dans cet établissement puis déposé dans la chambre de mon ami Ghorghor alors qu’il dormait, certainement victime d’une drogue.
- Votre affaire commence à être compliquée, Messire. La journée a été longue et ma patience n’est pas au mieux de sa forme. Allez droit au but, je vous prie. Dans votre intérêt.
- Tel est bien mon intention, votre grâce. Je suis parti de la chambre de mon ami puis j’ai remonté la piste jusqu’à la zone que vous occupez avec votre suite. »
Mes explications ne semblaient pas convaincre grand monde et l’assistance pensait que l’affaire était entendue et que Gravine tenait déjà son coupable. J’avais l’attention de tous, et notamment des gardes vigilants qui ne m’auraient pas laissé esquisser un pas en direction de leur patronne. J’avais fait un geste en direction de la chambre de Ghorghor, pour appuyer mon propos, puis un autre en direction de la chambre de Bruno. Alors que les personnes présentes suivaient mon geste vers la gauche, je fonçai vers la droite, esquivant souplement les obstacles présents sur ma trajectoire.
« Arrêtez-le ! » cria un garde.
« Je le veux vivant » ajouta Gravine à mon grand soulagement.
Mais je n’allai pas loin et fonçai vers l’archère elfe que je jetai au sol tout en lui emprisonnant le bras droit. Elle tenta bien de se débattre mais trop tard. Comme l’assistance, elle avait été prise de court par mon action. Je fus bientôt saisi par les hommes d’armes de Gravine qui me redressèrent.
« Prenez garde à sa main droite » les prévins-je.
Curieux, ils aidèrent l’elfe à se relever tout en la fouillant. Comme je l’avais espéré, il découvrirent sur elle un long poignard à la lame étrange. Le genre d’objet qui, contrairement à mon couteau trouvé entre les omoplates de Bruno, n’était visiblement pas fait pour débiter des tranches de carottes ou de saucisson. Plutôt le genre sacrifice rituel.
Gravine arriva à hauteur des gardes qui me tenaient.
« Cette histoire commence à être très compliquée et je suis fatiguée. Consignez l’elfe et son ami humain dans leur chambre. Placez cet homme et son ami nain sous bonne garde dans la chambre de Bruno. Toute cette affaire m’a privé de mon champion et je pense que ce nain – Ghorghor je crois ? - m’a l’air d’être un rude gaillard. Il est fort possible que je vous engage pour le remplacer. »
Elle avait déclaré tout cela de sa voix calme, mais avec plus d’autorité et de force que précédemment.
Était-ce un effet de la fatigue, mais je pensais voir un clin d’œil discret de la noble à mon encontre. Cela atténua la dureté de ses propos et donna une nouvelle perspective à l’ensemble de son discours. Elle nous savait innocents mais n’était pas prête à nous relâcher aussitôt.
Ghorghor et moi nous retrouvâmes bientôt bouclés dans la chambre du défunt Bruno. Des gardes avaient été placés sous la fenêtre. Eliora allait encore devoir attendre !
 
Alors que le calme était retombé, la plupart des clients étaient retournés dormir ou discutaient des derniers événements au comptoir de l’auberge, devant une chope. Ghorghor et moi étions également entre train d’échanger à ce sujet lorsque la porte s’ouvrit sans bruit. Nous nous relevâmes rapidement, sur nos gardes. Gravine entra silencieusement dans la chambre, suivie par la chef de sa garde personnelle qui referma la porte et s’y adossa sans nous quitter des yeux. Gravine s’approcha de nous et prit la parole à voix basse devant nos mines étonnée.
« Messieurs, je sais que vous êtes innocents mais j’ai besoin de vous. Le meurtre de Bruno a pour objectif de m’affaiblir car j’avais besoin de lui comme champion pour régler un différend par un duel. Me priver de mon représentant me place dans une situation fâcheuse. Celui – ou celle – qui a tué Bruno devra désormais s’en prendre à vous, Ghorghor, puisque je vous ai désigné à tous comme mon nouveau champion.
- Mais l’elfe et son ami sont consignés comme nous. Comment feront-ils pour venir ici ? s’enquit Ghorghor.
- Ils ne le pourront pas, du moins je l’espère. Ce piège n’est pas à destination des assassins déjà démasqués mais de ceux qui sont encore dans l’ombre.
- Vous pensez donc qu’il y en d’autres ? intervins-je à mon tour, plus par envie de croiser son joli regard que par réel intérêt pour une réponse rhétorique.
- Je n’ai pas de certitude mais autant s’en assurer. Si votre nuit est paisible, nous serons fixés et je pourrai vous libérer.
- Vous n’avez donc pas besoin de mes services comme champion ? demanda Ghorghor avec une pointe de dépit.
- Pas vraiment, non, Ghorghor. Je ne vous connais même pas et je ne sais pas ce que vous valez comme combattant. Mon affaire étant d’importance, je préfère me fier à ce que je connais et je dispose d’autres serviteurs compétents et loyaux, ajouta-t-elle en coulant un regard vers la chef de sa garde.
Elle se recula d’un pas et nous adressa un léger sourire.
- Bonne chance, Messieurs. Et soyez prudents. »
Étrange parole venant de celle qui nous avait placés dans le rôle d’appât. Elle sortit avec sa gardienne aussi silencieusement qu’elle était entrée, ne laissant qu’un léger parfum de muguet dans son sillage.
  
Nous décidâmes de dormir à tour de rôle. Je pris le premier tour car j’avais tellement de choses en tête que je n’aurais pas pu dormir, de toute manière. Une fois encore, l’enchaînement des évènements dans l’auberge depuis notre arrivée ressemblait à une vaste blague dont nous serions les victimes. L’arrivée de la sœur de Ghorghor avec son amant puis celle de Tom et sa bande, la présence d’Eliora, le complot des cultistes à l’encontre de Gravine.
Mon ami armurier dormait depuis à peine une demi-heure lorsque je perçus de discrets bruits dans la cheminée. Je me dirigeai dans un recoin sombre à l’opposé de Ghorghor. L’assaillant ne devait pas être grand pour passer par là. Et, en effet, je vis bientôt apparaitre la fine silhouette d’un sylphelin. Il avait un gros poignard à la main – enfin, gros pour un sylphelin ! – et voletai résolument vers mon ami endormi. Je chargeai l’ennemi de dos et le blessai tout en criant pour réveiller Ghorghor. Bien que touché, le sylphelin entama un combat de harcèlement en profitant du mobilier, notamment du dessous des lits qui lui étaient facilement accessibles du fait de sa petite taille. Il en rejaillissait par un autre pour nous attaquer et blessa superficiellement le nain au passage. Je me demandai pourquoi il poursuivait ses attaques face à deux adversaires plus puissants que lui. Lorsque je vis, Ghorghor tituber, je compris que son arme était empoisonnée et qu’il me fallait en finir au plus vite.
Bien que blessé, mon compagnon d’armes continua à se battre et le petit assaillant finit bientôt par être neutralisé par nos assauts conjugués alors que je lui interdisais la fuite par la cheminée.
 
Les gardes ioposiens arrivèrent bientôt pour récupérer le prisonnier. Ils le fouillèrent et lui ôtèrent la plupart de ses affaires. À un moment, son image se brouilla et le sylphlin redevint celle qu’il était vraiment, à savoir Glimbrin, la sylpheline joueuses de cartes. De mon côté, j’aidais de mon mieux Ghorghor en lui donnant une des potions de notre réserve. Malgré cela, il plongea bientôt dans un coma fiévreux.
 
 
À suivre…  
       
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Chapitre 60 - L'auberge des trois plumes
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